Nous avons tenté jusqu’ici de démonter deux mécaniques de conditionnement qui relèvent aujourd’hui à la fois de la technologie et de l’esthétique. Ceci afin de mieux comprendre comment elles agissent réciproquement et comment elles forgent nos imaginaires individuels et collectifs. L’élément déterminant reste et restera l’expérience esthétique. Celle ci doit être revalorisée afin de mieux appréhender des domaines aussi variés que les médias, la publicité ou la simple consommation d’objets culturels du petit comme du grand art. D’en saisir au delà de l’information objective dont ils sont porteurs un témoignage sur notre temps et notre époque, de ne pas en rester au pur étonnement. Etre capable de voir en ces matériaux une mémoire collective qui se doit plus que jamais d’être sauvegardée et interrogée par tout un chacun, en tant que véritable patrimoine immatériel de nos sociétés. Mais nous nous heurtons très concrètement dans cette revalorisation à des environnements humains où les enjeux sont tout autres.
Le Grand Art qui existe aujourd’hui sous la dénomination D’art Contemporain ne remplit plus le rôle d’ « Avant Garde » que remplissaient les grands mouvements artistiques du XXème Siècle. Le fait que ceux-ci se soient enchaînés à une vitesse fulgurante et unique jusqu’à présent dans l’histoire de l’art, semblait déjà répondre à une logique de consommation. Mais ils inventaient encore des formes d’art en adéquation avec leur temps. C’est à dire en adéquation sensible avec les connaissances, les techniques, les savoir-faire, les comportements et les événements marquant de leur époque. Fred Forest note à juste titre qu’aujourd’hui concernant les deux grandes manifestations parisiennes que sont la FIAC et Art Paris « Notre visiteur...n’y aura rien vu ou pas grand chose traitant plastiquement et métaphoriquement de la crise que la société traverse. Le vert et le rose bobon dominent. L’esthétique de l’objet et sa fonction « décorative » sont ici prépondérantes »1.
On peut rétorquer que ceci n’a guère d’importance compte tenu du fait que ces manifestations sont réservées à une élite. Le monde de l’art a certes depuis longtemps été une affaire d’élite, mais n’empêche que les avant-garde (et elles ne s’appelaient pas avant garde pour rien) ont considérablement alimenté depuis 100 ans nos réflexions sur l’esthétique ainsi que nos imaginaires collectifs. Si aujourd’hui l’élite elle même se désengage la décadence n’est plus très loin.
Il ne s’agit pas ici de faire des raccourcis hâtifs, de nombreux artistes aujourd’hui remplissent cette fonction en produisant encore des oeuvres matérielles emblématiques, mais ils sont peu valorisés. Même s’ils parviennent à se hausser au stade médiatique, ils entrent dans une logique de marché et de marketing tellement disproportionnée, qu’elles desservent leur engagement. « L’art contemporain et ses artistes doivent donc dépasser ces contradictions et répondre au défi du sens qui fera que ce ne sera pas, demain, Charles Saatchi (agence de publicité), François Pinault (Christie’s), le comte Giuseppe Panza (Industriel Italien), et quelques autres collectionneurs et financeurs de haut vol qui seront considérés, à tort ou à raison, par les historiens de l’art comme les véritables « artistes » qui auront imaginé, inventé, et produit les valeurs de notre temps »2.
L’art contemporain porte en lui la lourde tâche d’incarner une réflexion objective et aiguisée sur nos sociétés. Mais aujourd’hui s’il est lui même condamné à se dégrader en un instrument d’adaptation soumis à l’idéologie dominante, il devient d’autant plus difficile pour lui de valoriser et défendre aux yeux du public le jugement esthétique et d’incarner efficacement aux yeux de tous un patrimoine matériel digne de représenter notre mémoire collective. Le commerce de l’art et sa rentabilité sont très étroitement liés encore à sa matérialité d’objet. C’est justement sur ce point que l’art est souvent en retard et inadapté semblant constituer plutôt une arrière-garde. A l’époque de la copie universelle et des mass-medias, les oeuvres matérielles résistent peu de temps à l’usure, la dissolution, et l’affadissement. Il faut aujourd’hui un art de consommation, des moyens à la hauteur du débit nécessaire à la foule. Nous sommes maintenant dans une économie de flux.3
C’est dans ce contexte que le Petit art semble être plus apte à remplir aujourd’hui la lourde tâche d’éduquer le jugement esthétique et de le revaloriser. Cependant le subtil et insidieux désengagement des services publics en matière de qualité de programmes de flux destinés à la télévision et la radio, semble alimenter copieusement ce qu’Ignacio Ramonet nomme les « propagandes silencieuses ».
Internet de son côté, a pendant un laps de temps assez court fait miroiter un fabuleux réseau international d’archivage et de consultation gratuite audiovisuel via les techniques de Peer To Peer. Le rêve, en France du moins, a été de courte durée. Le système juridique sous la pression des majors a encore fait preuve de son incapacité totale à légiférer correctement et avec bon sens des pratiques nées d’un phénomène de transduction. Preuve actuelle et concrète d’une résistance du milieu humain au développement technologique. Cette immense bibliothèque numérisée offrait à la fois un merveilleux moyen de lutter contre l’appauvrissement généralisé des industries culturelles, et permettait de lutter un tant soit peu contre les phénomènes d’hypersynchronicité des passés vécus en inventant de nouveaux modes de consommation de biens et de produits culturels. Le choix qui a été fait d’un point de vue législatif, reste cependant tout à fait contradictoire du point de vue économique. D’un côté le marché des fournisseurs d’accès haut débit mettent en avant le téléchargement comme argument commercial et de l’autre le marché des industries culturelles prétexte une baisse de vente des disques et un manque à gagner pour les auteurs, alors que les budgets de consommation culturelle des ménages se sont tout simplement reportés sur l’achat de DVD (d’ailleurs mis sur le marché par les mêmes majors). Il aurait été plus juste de taxer les abonnements et de reverser cet argent aux auteurs (position de l’Adami et de la Spedidam) plutôt que de faire adopter des mesures répressives. Les majors répondent que c’est irréaliste. Elles semblent oublier que c’est ce qui c’est passé au moment où sont apparus les graveurs de CD. Les CD’s vierges et les disques durs achetés dans le commerce sont taxés pour compenser ce manque à gagner.
Les droits d’auteur semblent dans cette histoire n’être qu’un simple prétexte. L’entreprise est beaucoup plus vaste et le manque à gagner sans aucune commune mesure avec ce que sont censées perdre les majors. Nous sommes face à un phénomène de diabolisation, internet est un Moloch. Toute toute personne se livrant à de tels comportements sera considérée comme pirate et viendra conforter la croyance que la toile est un espace de délinquance où se répandent pédophiles, néo nazis, terroristes, et maintenant hors la lois qui se livrent au téléchargement de musiques et de films.
Incroyable retournement de situation depuis la bulle spéculative de la fin des années 90. Mais c’est toute l’industrie culturelle qui est aujourd’hui menacée par internet et la manière de consommer ses produits. Ca n’est pas un hasard si ces événements arrivent quelques mois avant le lancement de la Télévision Numérique Terrestre. Les Offres Adsl venant concurrencer de manière directe sur son propre terrain les projets politiques et économiques de numérisation du réseau télévisuel hertzien. Il sera donc intéressant de voir comment évolue le réseau en matière de mise à disposition de programme audiovisuels dans les années à venir qu’il s’agisse de flux ou d’archivage.
Internet semble en effet aussi jouer un rôle décisif dans le dilemme que constitue la sauvegarde de cette matière audiovisuelle. En matière d’archivage nous nous heurtons à un problème de coût et dans cette logique tout le monde doit être mis à contribution ; les gouvernements, les financeurs le grand public et les clients d’archives commerciales. Les archives doivent faire reconnaître la valeur de leurs collections, historique, culturelle, et ne pas se limiter à leur valeur commerciale. En matière de droits nous avons vu que toute restriction d’accès limite la valeur d’une collection. Et si nul ne libère les droits, ils sont inexploitables. La législation limite souvent les droits d’accès, aux chercheurs par exemple, mais ce modèle est antidémocratique et techniquement obsolète. Les institutions doivent garantir un accès plus large à leurs collections et aucune raison technique ne doit empêcher que cette mémoire collective soit accessible au citoyen. Les enjeux d’internet se font à ce sujet plus précis. Les barrières légales et les droits d’auteur devront tomber, pour libérer ces matériels et permettre un accès légal et démocratique à ce patrimoine immatériel de l’humanité. Condition technologique indispensable aujourd’hui pour permettre une réappropriation de nos mémoires singulières et de nos individualités.
